Axel Cleenewerck
Quand les gros bras jouent la carte de la gueuze artisanale
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La bière artisanale jouit en ce moment d'un succès mondial. La gueuze n'échappe pas au phénomène. Et comme pour la craft, les gros brasseurs essaient tant bien que mal de prendre le train en marche. AB InBev a ainsi demandé à sa filiale Belle-Vue de produire une vieille gueuze, ce qu'elle avait arrêté de faire en 1999.

Les gueuzes artisanales sont de plus en plus plébiscitées, tant chez les beergeeks que dans les restaurants étoilés. La vie est moins rose pour la gueuze industrielle. Chez Belle-Vue, à Leeuw-Saint-Pierre dans le Pajottenland, la production de kriek et de gueuze est ainsi tombée à 30.000 hectolitres annuels alors que du temps de sa splendeur dans les années ’70, la famille Vanden Stock écoulait 300.000 hectolitres.

Que produit-on dès lors sur un site dont la capacité peut aller jusqu’à 500.000 hectos ? « On sait faire un peu de tout », explique Thierry Vanbeselaere, responsable qualité chez Belle-Vue. « On a notamment développé une spécialité en IPA. Nous avons travaillé sur les Leffe houblonnées et nous planchons actuellement sur la production des bières Goose Island pour le marché européen. » Leeuw-Saint-Pierre est en outre vu comme le pôle de recherche en Europe pour AB InBev.

Récemment, un responsable du groupe a émis l’idée de relancer la production de vieille gueuze. Quelques foudres ont été achetés et ajoutés à ceux déjà présents depuis la fermeture du site de Molenbeek-Saint-Jean en 2009. La « nouvelle » « Sélection vieille gueuze » a été embouteillée en avril. Elle sera disponible à l’automne prochain après une refermentation de plusieurs mois. Cette production anecdotique (250 hectolitres gueuze et kriek) n’en a pas moins soulevé quelques réactions. Pierre Tilquin, le gueuzier de Bierghes, y voit une démarche fort opportuniste. « Ils ont tué la vieille gueuze en inondant le marché de gueuzes et krieks sucrées il y a quelques décennies et reviennent aujourd’hui » après avoir constaté le succès des petits acteurs. Jean Van Roy n’est lui guère surpris par cette sortie, à voir le nombre de reprises de brasseries artisanales par le premier groupe mondial, une des dernières en date étant Wicked Weed, spécialisée dans les Sour. Le patron de Cantillon reste cependant ouvert. « Je demande à goûter. Belle-Vue faisait de très bonnes choses il y a 20 ans. » Mais il s’inquiète de voir les grands acteurs multiplier leurs efforts pour jouer la carte de l’authentique. « Ce n’est pas uniquement le cas de Belle-Vue. D’autres gros brasseurs font une toute petite production en traditionnel et le gros du volume en industriel. » Pierre Tilquin n’apprécie que peu cette façon de se donner une légitimité. « C’est toujours gênant à l’étranger quand on essaie de défendre et protéger la gueuze traditionnelle mais qu’on a des incohérences en Belgique. »

Contrairement à Cantillon, la gueuzerie Tilquin est en effet membre du Haut Conseil pour bières lambic artisanales (Horal) qui a précisément pour vocation de veiller sur l’authenticité de la vieille gueuze. L’Horal a notamment interpellé le brasseur texan Jester King lorsque celui-ci avait utilisé l’expression « méthode gueuze ». Mais comment asseoir son autorité lorsqu’en son sein on accueille des acteurs aux profils si différents ?