Axel Cleenewerck
Un académicien de la bière au Kazakhstan
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A l’aube du XXIe siècle, Alain Debourg, responsable du département brasserie à l’institut Meurice, a le sentiment d’avoir fait le tour de la question. L’Europe est alors en pleine phase de rapprochement avec les anciennes républiques de l’Union soviétique. Alain Debourg y voit une opportunité pour tenter une nouvelle aventure dans une petite ville de l’immense Kazakhstan: Chimkent.

A l’écouter relater son parcours et l’aisance avec laquelle il a gravi les échelons du monde académique, il n’est pas difficile d’imaginer qu’Alain Debourg se soit rapidement senti à l’étroit en Belgique. Une quinzaine d’années passées à l’institut Meurice, l’un des principaux centres de formation brassicole du pays, lui ont donné des envies d’ailleurs. Et c’est précisément l’institut Meurice qui va lui offrir ces possibilités d’évasion.

Dans les années nonante, après l’éclatement de l’URSS, des programmes prévoient des échanges d’étudiants ou de professeurs avec des pays d’Europe de l’Est et d’Asie centrale. La première mission d’Alain Debourg au Kazakhstan intervient en 1999 lorsqu’il est désigné expert pour la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD). A Chimkent, au sud du Kazakhstan, non loin de la frontière ouzbèke et kirghize, il atterrit dans une brasserie construite par Skoda en 1976. Il confie à la BERD que la brasserie visitée présente un certain potentiel technique, malgré une comptabilité tout à fait opaque, la privant de tout espoir de subside européen.

Entre le Kazakhstan et Anderlecht

Notre brasseur belge va rapidement comprendre que l’argent n’est pas un problème pour cette brasserie. Le patron local le lui signifie d’ailleurs explicitement et l’invite à prendre la direction de la production. Dans un premier temps, Alain Debourg a accepté un rôle de consultant de début 2000 à 2002. Tout en continuant à donner cours à Anderlecht, il a aidé la brasserie kazakhe à améliorer la qualité de la bière et à préparer la modernisation de la brasserie.

En 2002, alors que la première phase de reconstruction de la brasserie commence, Alain Debourg prend une année sabbatique auprès de l’institut Meurice afin de s’engager à temps plein et sur place dans l’optimalisation des nouveaux procédés de production et de la formation du personnel.

A Chimkent, il se rend compte qu’il a là une « chance unique de pouvoir participer à la reconstruction complète d’une brasserie ». Constatant que sa succession est bien assurée à Meurice, en la personne de Laurence Van Nedervelde, encore à la tête du département brasserie de l’institut aujourd’hui, il démissionne et décide de s’installer de manière permanente au Kazakhstan.

Un succès rapide…

Les premières années sont heureuses. Devenu la personne de référence du directeur, Alain Debourg a les coudées franches et la production annuelle augmente de façon fulgurante, passant de 290.000 à près de 800.000 hectos en 2006.

Mais le Kazakhstan n’échappe pas à la crise.

La bière n’est pas un produit de première nécessité en Asie centrale et en deux ans de temps, la production retombe à 600.000 hectos. Dans le même intervalle, la concurrence s’installe avec les arrivées de Carlsberg et Efes alors que jusque-là, la brasserie de Chimkent était quasi en situation de monopole pour la bière en fût au Kazakhstan.

…avant quelques déboires

La reprise économique n’amorce pour autant pas un rétablissement de la consommation brassicole. La brasserie de Chimkent va connaître une période difficile. « A partir de 2012-2013, j’ai vu le directeur changer de comportement. Il n’était plus à une incohérence près dans sa gestion de la brasserie, modifiant notamment le nom d’une bière qui constituait la référence sur le marché national….», se souvient M. Debourg. Salaires impayés, impôts non réglés… En 2016, le directeur de la brasserie est arrêté et incarcéré. Un procès s’en suit et l’un des plus gros créanciers, une banque, est devenu le propriétaire de la brasserie. Dans un premier temps, elle a essayé de vendre l’infrastructure pour tenter de récupérer ses billes. En vain. Elle n’a donc eu d’autre solution, après un assainissement de la gestion, que de faire tourner la brasserie et de faire du volume pour engranger quelques revenus. La production est en effet tombée au niveau précédant la venue d’Alain Debourg en terre kazakhe, soit quelque 300.000 hectolitres. La banque essaye de trouver des débouchés en Chine grâce à la minorité musulmane résidant dans la province du Xinjiang, voisine du Kazakhstan. La brasserie exporte déjà au Kirghizistan et en Ouzbékistan et compte s’attaquer au marché russe en y introduisant des bières spéciales.

Alain Debourg a d’ailleurs récemment participé à la présentation des bières de la brasserie au salon ProdExpo à Moscou où la Shymkent Pilsner a reçu une médaille d’argent, lui ouvrant ainsi des opportunités commerciales en Russie.

Place à la jeunesse

Un temps sollicité par la concurrence étrangère, notamment Carlsberg Ouzbékistan, « prêt à dérouler le tapis rouge » pour le faire venir à Tachkent, Alain Debourg poursuit paisiblement son activité à Chimkent. Sa soif de challenges quelque peu étanchée, notre brasseur ne compte plus se lancer dans une nouvelle aventure. Au cours de ces retours en Belgique, il est content d’observer l’évolution de certains anciens élèves passés par Meurice, comme Damien Demunter, de la brasserie Belgo Sapiens à Nivelles. « Je suis toujours partant pour donner des conseils et un coup de main aux jeunes », commente-t-il.

La pilsner, récemment primée en Russie

Alain Debourg aux côtés de Damien Demunter à la brasserie Belgo Sapiens à Nivelles

Quelques vues de la brasserie de Chimkent